Contemplation douce-amère

Perdue cet après-midi-là, sur une plage bondée de l’Algarve.
L’angoisse me saisit lorsque je parcours du regard les mille couleurs des parasols, tous différents mais si semblables, collés les uns aux autres, en espérant trouver celui de mes parents.
Du haut de mes six ans, je ne percevais que des ombres colorées avec le soleil qui perçait de tous les côtés, c’était effrayant et enivrant.
Mes pieds nus s’enfonçaient dans le sable brûlant.
Malgré la panique, je continuais d’avancer, le temps semblait s’arrêter.
La mer, dans son dessein quotidien fait de vagues, s’allongeait sur le sable avec force et s’écrasait sur les rochers.
Les bruits incessants m’étaient pourtant peu déchiffrables, presque inaudibles.
Comme dans une forteresse, je me repliais.

Soudain, j’ai senti une main, celle d’une inconnue, qui s’est posée sur la mienne.
Une rousse bouclée d’une cinquantaine d’années, à la voix douce, s’adressa à moi.
Dans son bikini marron, d’un pas décidé, elle me guida.
On ne parlait pas la même langue, mais elle m’apaisa.
Elle me laissa près des maîtres-nageurs où je retrouvai mon père.

Avec chance, les yeux de cette inconnue se sont posés sur moi ce jour-là.


Je repense parfois à cette quiétude.
Quand il n’y avait que la mer, le sable, les ombres.
Quand la surdose de dopamine ne devenait pas l’essentiel.
C’était un autre monde, à peine quelques années en arrière.
Depuis, quelque chose a changé.
Ni en bien ni en mal, juste autrement.
Loin de moi les « c’était mieux avant »;
juste un peu de saudade d’un monde plus contemplatif.


Cette histoire aurait pu être différente.
À l’époque, il n’y avait que le paysage et ce qui l’animait à regarder.
Aucun like à donner, ni message à consulter.
Presque toujours connectés aujourd’hui, nous tentons parfois de nous déconnecter, comme une machine que l’on débranche un temps pour se reconnecter au « réel », quand l’agenda le permet.
Comme si, pour comprendre le monde qui nous entoure, il nous suffisait de cliquer sur un bouton on/off.
Comme si les narrations, discours et contextes culturels que l’on consomme n’avaient pas d’impact sur nos choix et notre perception du réel.

On le sait, oui, c’est vrai, mais à quel point pouvons-nous lutter ?
Les fake news explosent, car la narration manichéenne courte et efficace des réseaux sociaux et les conversations de comptoir impriment facilement les esprits fatigués des dures journées.

Quelques exemples d’idées simplifiées qui marquent les esprits :
Le célèbre « eux contre nous », la soi-disant liberté d’expression lorsqu’il s’agit uniquement de discours qui tombent sous le coup de la loi, ou encore la fameuse « voix du peuple »…

Loin de moi l’idée que nous devrions bêtement être guidés sans réfléchir ni agir ; toutefois, le peuple n’a pas toujours raison.
Le peuple, ou tout du moins le plus grand nombre, serait plus intègre que l’homme ou la femme politique, car il ne cherche pas à faire carrière dans ce domaine, donc il œuvre pour son bien, donc par extension pour le bien des Français.

L’absence d’intérêts personnels, évidemment, c’est séduisant.
Mais comment faire pour avoir un avis construit dans un monde qui avance si vite, si l’on n’a pas le temps pour ça ?
J’ai tendance à croire que les gens votent non pas pour faire société, ni pour des idéaux, ni pour la France, mais uniquement par pur individualisme, la plupart du temps, et pour le reste pour le « moins pire ».

D’ailleurs, si les politiciens sont si « clientélistes » dans leur programme, leurs propositions ou tout simplement leurs narrations, ce n’est pas sans raison…
Si le populisme prospère et mène à des dérives, cette surenchère de grossièreté, d’outrance, de distorsion historique déplace sans arrêt la fenêtre d’Overton.
L’immigration en est un bon exemple.

Déjà quelques faits :

  • Il y a environ 11 % d’immigrés en France, dont environ un tiers qui dispose de la nationalité française.
  • On ne vient globalement pas ou plus en France pour le travail, mais pour rejoindre sa famille ou, dans une moindre mesure, pour étudier.
  • Les extra-européens ont un taux de chômage plus élevé que la moyenne nationale et tombent deux fois plus facilement que les natifs dans la pauvreté.
  • Il est difficile d’établir un chiffre sur l’immigration clandestine, mais on peut toujours se baser sur l’AME pour se donner une base : environ 400 000 personnes.

Si les discours de plus en plus stigmatisants et déshumanisants concernant l’immigration fleurissent, les chiffres ne semblent pas corroborer ces « sentiments ».
Le problème n’est donc pas tout à fait, me semble-t-il, la proportion.

Il est très manichéen d’opposer l’intégration au multiculturalisme ; s’il est important d’avoir un socle commun, voire une narration commune qui fait sens et surtout société, il est illusoire, voire dangereux, de croire que l’on peut effacer la langue et la culture de la maison.

D’ailleurs, quels sont aujourd’hui nos traits culturels communs ?
Sortez vos stylos, vous avez deux heures ! 🙂

D’un point de vue plus humaniste, j’ai été frappée par certains discours sur la double nationalité, même sans être concernée directement.
Agiter l’idée qu’avoir deux nationalités est un problème et que faire un choix est essentiel, comme pour prouver son amour, n’est pas très sérieux.
Demander à un homme ou à une femme de choisir a posteriori et de renier son passé et sa culture; ou plutôt celle de ses parents; est-ce vraiment une preuve d’allégeance envers son pays ?
Comme s’il y avait un soupçon d’infidélité, de ne pas être à 100 %, alors qu’au contraire, cela permet de rester, me semble-t-il, entier.


En conclusion, sur la plage abandonnée… ou ailleurs,
gardez un œil sur le réel. 😉